2008-04-09

La double face de Facebook

Tout le monde parle de Facebook. C’est devenu un phénomène médiatique. Et on nous annonce que 60 millions de personnes dans le monde y auront bientôt adhéré, dont 8 millions de Canadiens, soit un Canadien sur quatre. Le phénomène est donc d’une ampleur spectaculaire et inédite.

Sur le plan sociologique, on ne peut manquer de s’interroger sur les raisons d’un tel succès. Il s’agit d’une plateforme de socialisation, née du traditionnel trombinoscope scolaire – les albums de portraits photographiques des étudiants par classe dans les collèges et les universités américaines, qu’on édite chaque année. Mais maintenant l’album est en ligne, avec ses millions de pages, et chacun peut y ajouter des détails sur sa vie privée, ses amis, ses activités préférées et quotidiennes, ses achats et ses photos de vacances. On peut ainsi s’y faire des amis, montrer sa maison ou son chat, ou son petit ami, et on espère s’y faire remarquer– dit-on – par des chasseurs de têtes pour un emploi, ou par ses voisins virtuels, ou tout simplement se faire connaître et acquérir un statut social. Car on y développe des réseaux de relations. Ne pas y être, c’est comme rester sur le bord du chemin et ne pas vraiment exister.

Il faut croire que paradoxalement, dans notre société de masse et de communication, beaucoup de gens souffrent de solitude. Facebook leur offre donc une plateforme de socialisation, où chacun guette les clics des autres sur sa page et espère faire beaucoup plus de rencontres qu’en ville, même dans un café ou sur un stade. Tout candidat politique, chanteur, sportif, acteur, et bientôt tout philosophe, se doit désormais d’y être! Facebook n’est plus réservé aux jeunes! Des organismes communautaires, des bibliothèques, des centres culturels ou religieux s’efforcent d’y être présents de façon inventive et attractive.

Bien entendu, ce n’est pas cet aspect angélique et convivial qui a valu à Facebook le succès financier fulgurant que l’on sait. Créé en 2004 par Mark Zuckerberg, étudiant à Harvard, le site faisait déjà 50 millions de chiffre d’affaires en 2006 et vaudrait maintenant quelques 15 milliards $. Microsoft y a acheté une participation minoritaire pour 240 millions $ en octobre dernier. Sixième site le plus visité sur le web, Facebook a dépassé rapidement en fréquentation les autres sites d’échange bien connus, Myspace, Yahoo, OpenSocial, Friendster, Windows Live Space, Youtube, etc.

Compte tenu de l’étalage public de tant d’informations sur les profils personnels et styles de vie de ses membres, beaucoup d’entreprises y ont immédiatement vu une source de data mining et de marketing ciblé extrêmement intéressante, permettant la publicité individualisée par courriel. Coca-Cola, Microsoft, Sony, Picture Télévision, Blockbuster, Overstock.com (le site d’achat en ligne), et bien d’autres entreprises sont donc devenus des partenaires actifs de Facebook. Et Mark Zuckerberg, sensible évidemment au chant des sirènes, a intégré au site en novembre 2007 des fonctionnalités automatiques permettant ce marketing ciblé : ce qu’il a appelé trivialement le dispositif Beacon, susceptible d’augmenter considérablement la valeur commerciale de Facebook grâce aux recettes publicitaires, puisque Facebook vend ainsi le profil de ses membres aux commerciaux.

C’est alors qu’apparaît l’autre face de cette charmante place publique virtuelle d’amitiés naïves. Bien entendu, beaucoup de membres se sont rebiffés, refusant que leurs achats en ligne soient connus, et affolés de devenir ainsi de vulgaires consommateurs soumis au harcèlement publicitaire individualisé. Une pétition a circulé, Moveon.org, lancée par un groupe de défense du respect de la vie privée. L’Electronic Privacy Information Center a dénoncé Beacon. Le mouvement a eu assez d’impact pour que Facebook recule et offre la possibilité à ceux de ses membres qui le souhaitent de se soustraire à cette machinerie commerciale.

Jusqu’à ce point, il est permis de croire qu’il s’agit d’un simple abus de pouvoir, bien naturel de la part d’un entrepreneur qu’on avait d’abord pris à tort pour un aumônier nouvel évangéliste. Mais ce qu’il faut savoir aussi, c’est qu’on ne peut visiter ce site, ne serait-ce que par curiosité, qu’en donnant son adresse courriel personnelle, qui constitue en soi un acte d’adhésion. Dès qu’on a ainsi mis le pied dans la porte, on est soumis de facto à un contrat qui défie les principes fondamentaux du droit des citoyens. Ce contrat, que personne ne lit, même s’il est accessible sur le site (http//www.facebook.com/policy.php), dit notamment ceci, que vous avez automatiquement accepté en entrant sur le site :

- We may share your information with third parties, including responsible companies with which we have a relationship.

- We may use information about you that we collect from other sources, including but not limited to newspapers and Internet sources such as blogs, instant messaging services and other users of Facebook, to supplement your profile.

- By posting User Content to any part of the Site, you automatically grant (…) an irrevocable, perpetual, non-exclusive, transferable, fully paid, worldwide license (with the right to sublicense) and distribute such User Content for any purpose, commercial, advertising, or otherwise(…) (“Terms of use” de Facebook au 21/11/2007 www.facebook.com/terms/php).

- Facebook Beacon enables your brand or business to gain access to viral distribution within Facebook. Stories of a user’s engagement with your site may be displayed in his or her profile and in News Feed. These stories will act as a word-of-mouth promotion for your business and may be seen by friends who are also likely to be interested in your product.

Ainsi, la boucle est bouclée: vous abandonnez à perpétuité toute propriété morale et intellectuelle sur ce que vous avez mis sur le site. Facebook s’est donné le droit d’en user comme il voudra. Vous ne pouvez pas prétendre au droit de le retirer du site. Pire : Facebook peut augmenter comme il le veut, à partir de n’importe quelle autre source, l’information sur vous sans vous demander d’autorisation. Ce contrat est donc un véritable scandale. Ces extraits du contrat sont cités tels quels sur le site de l’Encyclopédie Wikipédia, mais il semble que cela n’émeut plus personne… On ne peut établir pire traquenard contrevenant à ce point au droit fondamental des citoyens au respect de leur vie privée. Et dire que ceux qui s’inscrivent par millions sur Facebook s’en font ingénument complices et victimes consentantes! Il est urgent de les protéger contre eux-mêmes par un recours collectif. Qu’attend-t-on pour dénoncer publiquement Facebook devant les tribunaux et faire condamner de façon exemplaire de telles pratiques? Voilà le pire exemple que je connaisse de ce Far West sans loi ni sheriff que tend à devenir le cybermonde.

Hervé Fischer

2 commentaires:

robert a dit...

intéressant...
néanmoins je m'interroge sur le passage suivant : " Pire : Facebook peut augmenter comme il le veut, à partir de n’importe quelle autre source, l’information sur vous sans vous demander d’autorisation."
pourriez-vous l'expliciter davantage ou renvoyer à des liens qui donneraient des exemples concrets ?
en tt cas, merci pour cet éclairage utile (et assez effrayant).

Anonyme a dit...

C'est le revers de la médaille, en effet même si la plupart des sites sont 'gratuits', on le paye... surtout sur facebook qui n'a aucune publicitées affichées sur ses pages, donc il a bien fallut savoir où est l'arnaque ! Eh bien c'est la monétisation des profils...
Si ça continue les créateurs de Matrix n'auront plus à chercher bien loin leurs inspirations :-D

Richard

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