2008-07-14

Bibliothèque planétaire et robots bibliothécaires : un nouveau service public


Depuis son lancement en 2004, le projet de Google de numériser les livres et de constituer ainsi, en diverses langues, une bibliothèque numérique planétaire, semble progresser irréversiblement. Ses initiateurs annonçaient vouloir mettre en ligne d’ici 2010 quinze millions de livres tirés des rayons des grandes bibliothèques du monde, soit 4,5 milliards de pages. Or non seulement Google Livres accumule les ententes, mais il améliore aussi constamment ses moteurs de recherche, qui retrouvent en quelques dixièmes de seconde et affichent sur notre écran, partout (ou presque…) dans le monde, les pages des livres que nous demandons. Google propose aussi au lecteur des titres de livres (et souvent des résumés) que l’usager ne connaissait pas. Autrement dit, ces robots bibliothécaires – il est désormais légitime de les appeler ainsi - vont non seulement chercher et livrer immédiatement, magiquement, sur notre table-écran, les livres demandés, mais ils ont aussi le pouvoir de vérifier pour nous l’existence même de publications traitant du thème qui nous intéresse et de nous les proposer. Devons-nous réagir en blasés ? Voilà en fait un progrès prodigieux dont il faut savoir s’étonner.

La France avait résisté d’abord à ce qu’elle considérait comme l’impérialisme américain de Google. La Bibliothèque nationale de France avait contre-attaqué en lançant son propre projet de numérisation francophone : Gallica (1), avec des budgets conséquents. Son directeur, Jean-Noël Jeanneney, avait même publié un pamplet : Quand Google défie l'Europe. Son propos était très affirmé : La première réaction, devant cette perspective gigantesque, pourrait être de pure jubilation. Prendrait ainsi forme le rêve messianique qui a été établi à la fin du siècle dernier : tous les savoirs du monde accessibles gratuitement sur la planète entière.
Il faut pourtant y regarder de plus près. Et naissent aussitôt de lourdes préoccupations. Voici que s’affirme le risque d’une domination écrasante de l’Amérique dans la définition de l’idée que les prochaines générations se feront du monde.
Dans cette affaire, la France et sa Bibliothèque nationale ont une responsabilité particulière. Mais aucune nation de notre continent n’est assez forte pour assurer seule le sursaut nécessaire. Une action collective de l’Union européenne s’impose. L’enjeu est immense.

Puis Gallica avait donc été inscrit dans une démarche plus large, baptisé Europeana (2). Il s’agissait pour les Français de réaffirmer l'identité culturelle de l'Europe et de diffuser son patrimoine face à ce qu’ils voyaient comme une américanisation de la culture. Mais la bibliothèque publique de Lyon vient de signer un accord avec Google pour numériser et mettre en ligne ses collections patrimoniales (quelques 300 000 titres). Et cette fois, la BNF donne sa bénédiction. Il faut dire que Google assume les frais, ne demande aucun monopole d’accès, et que Lyon garde la maîtrise totale du choix des ouvrages (4). Difficile de dire non !

En fait, quoiqu’en ait dit Jean-Marcel Jeannenay, et il faut le dire aujourd'hui 14 juillet, fête nationale de la France, l’internet, comme nous l’avons toujours affirmé (5), sert la diversité culturelle plus qu’il ne lui nuit, même si l’initiateur est américain. Bien sûr, il demeure indispensable de veiller au respect des droits de propriété intellectuelle – que Google avait tendance à traiter avec désinvolture -, et de veiller à ce que ne s’installe aucun monopole, facile à instaurer pour celui qui est propriétaire des technologies. Certains objectent que dans un premier temps, Google s’assure de dominer le domaine, puis que dans un deuxième temps, il compte bien en tirer un profit commercial à la mesure de son investissement. Nul n’en doutera raisonnablement, mais il est prévisible aussi que Google sera de moins en moins capable d’établir un accès payant à cette bibliothèque numérique planétaire au fur et à mesure qu’il signera des accords en grand nombre avec ces partenaires publiques que sont les grandes bibliothèques. Il devra inventer d’autres modes de rémunération ; et nous savons qu’il y réussit très bien déjà.

Il est tout aussi prévisible que Google devra certainement aussi davantage partager dans le futur sa puissance dans les moteurs de recherche aussi bien que dans sa capacité de numérisation en ligne. On lui reconnaîtra alors d’autant plus volontiers le mérite de sa vision et de ses initiatives actuelles. Tous devront inventer des plans d’affaires nouveaux pour gagner de l’argent tout en assurant ce service public. Car il faut savoir le reconnaître et l’affirmer. Certes, Google est une puissante compagnie américaine, aux visées capitalistes, et fort bien cotée en bourse, mais c’est bien un service publique planétaire et gratuit que cette multinationale nous offre aujourd’hui, d’une valeur inestimable, et qu’aucun État, qu’aucune institution publique, même socialiste, n’avait même pu envisager. Et l’aurait-il conçu, qu’il n’aurait jamais été capable d’en assurer la maîtrise d’œuvre aussi rapidement, à une si grande échelle, mondiale, et avec tant d’expertise.

J’en tire deux conclusions. La première concerne le capitalisme. Il a certes des défauts épouvantables, qu’il est de notre devoir de condamner, mais il a aussi d’étonnantes vertus de créativité et même de service public, dont il faut inversement et honnêtement accepter de faire l’éloge. Même et surtout dans le domaine de la culture ! La ville de Lyon a eu parfaitement raison de donner l'exemple d'une première entente avec une bibliothèque publique française.

Et ma deuxième conclusion, c’est de donner raison à Google Livres dans son projet. Et d’espérer que les bibliothèques publiques choisiront désormais de collaborer avec les Google de ce monde, dans le respect de leurs mandats et dans l’intérêt de tous. Ce sera aussi une excellente opportunité pour les bibliothèques publiques de consacrer leurs efforts à développer de nouveaux services, et à explorer davantage leurs spécificités, complémentaires avec leur déploiement en ligne. Une occasion, donc, pour les bibliothèques traditionnelles – que j’ai toujours aimé et respecté – de se réinventer. Oui, le monde change. Très vite. Parfois pour le pire. Plus souvent, qu’on ne le dit, pour le meilleur.
Hervé Fischer

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(1) Gallica : gallica.bnf.fr/
(2) Voir : http://www.bnf.fr/pages/dernmin/com_google3.htm
(3) Bibliothèque européenne numérique, lancée en mars 2008, `l’occasion du Salon du livre de Paris. Voir : www.europeana.eu/
(4) Voir : www.generation-nt.com/google-numerisation-lyon-livres-domaine-public-actualite-121101.html
(5) Hervé Fischer, Le choc du numérique, éditions vlb, 2001.


2 commentaires:

Alain Pierrot a dit...

Enthousiasme un peu rapide, tant que l'on ne dispose pas des textes complets de la convention signée, avec le cahier des clauses techniques particulières [CCTP].
Il faut rappeler que ce contrat est passé par négociation directe entre Google et la ville de Lyon après un premier appel infructueux; le premier CCTP est-il toujours en vigueur?
À ce jour en tout cas, il n'est pas possible de dire que Google "ne demande aucun monopole d’accès" lorsque le seul document officiel actuellement disponible sur l'accord, le projet de résolution soumis au conseil municipal de Lyon stipule :
Le titulaire s’engage à prendre en charge tous les coûts de la numérisation et de la mise en ligne des ouvrages imprimés en échange de l’obtention, en pleine propriété, d’un exemplaire
des fichiers numériques qu’il a produits et d’une exclusivité commerciale sur lesdits fichiers
d’une durée de 25 ans à compter de l’ordre de service fixant le début des opérations de
numérisation.

Prise à la lettre, cette clause paraît certes ne concerner que les fichiers produits par Google, mais revient quand même à concéder une exploitation commerciale exclusive de données du domaine public.
Il serait intéressant de demander si un autre opérateur peut numériser les mêmes ouvrages et exploiter les fichiers qu'il produirait.

Anonyme a dit...

Il est certain que la bibliotheque beneficiera à toute l'humanité, particulierement à l'Afrique où la majorité ne peut s'offrir un livre, mais il est important de ne pas *tuer* les auteurs sin non nous assisterons au decès de la science.