2008-07-19

L'homme s-pâmé



J’ai eu la curiosité quelques fois de fouiller la poubelle du spam filtré par mon ordinateur. Il s’y entasse par centaines de courriels, qu’il faut donc régulièrement envoyer au diable. Mais un coup d’oeil plus attentif avant de vider la corbeille, m’a intrigué, car j’y ai découvert un curieux portrait de l’homme ciblé par ce marketing individualisé. Cet homme médiocre à qui l’on s’adresse, assez naïf pour se croire futé, doit exister, puisqu’il est certainement basé sur les analyses sociales de ces entrepreneurs triviaux mais pragmatiques, qui visent le profit direct. Ils ne voudraient certainement pas se tromper de cible ! Et leur réussite, que j’aurais crue improbable, confirme l’existence de cet anthropoïde le plus actuel et développé, que les arnaqueurs numériques prennent à son propre piège de vanité, de frustrations et de pulsions sexuelles, mais aussi parfois de générosité.
On a cependant parfois le sentiment que le spam est aveugle.
Bill Gates, parce qu'il est Bill Gates, reçoit littéralement quatre millions d'e-mails par jour, la plupart sont des spams. Il est certainement la première victime au monde du fléau affectant le courrier électronique. Et nous avons une technologie spéciale juste pour filtrer. Littéralement, il y a presque tout un département pour s'en occuper, a dit Steve Ballmer, qui est estime être le second plus grand récipiendaire de spams au monde, mentionnant que 10% seulement du total parvenait jusque dans sa boîte aux lettres grâce au filtrage. Mais on souligne aussi qu’il suffit que 0,01% des destinataires de ces listes de diffusion à grande échelle tombent dans le panneau et payent, pour que ces exploiteurs de nos faiblesses fassent fortune. Cette industrie louche semble proliférer.
Grâce aux petits robots scanneurs qu’ils utilisent pour ratisser les sites internet et les serveurs de tout le flux incessant du numérique, ils accumulent les adresses électroniques et constituent des listes qu’ils exploitent sans relâche et se revendent entre eux. Ils utilisent ensuite des serveurs personnels dans des républiques de bananes, des serveurs squattés et des techniques sophistiquées appelées tunnels d'anonymisation, qui leur permettent de brouiller les pistes et d'échapper à la détection de leurs émetteurs d'origine.
homo spamé, pâmé

Me voilà donc, homo spamé, pâmé devant tant d'occasions d'acheter le bonheur à prix réduit, de rêver d'argent volé, peu importe mon sexe ou mon âge, ciblé quotidiennement par quelques centaines de messages qui me proposent des logiciels piratés, des montres prestigieuses à bas prix, des faux diplômes, des investissements dans des compagnies promises au profit rapide (messages d’alerte-investisseur), des montants d’argent pour jouer dans les casinos en ligne, des billets qui ont gagné des gros lots en millions de dollars ou de livres sterling dans des loteries imaginaires, des captations d’héritages secrets, des rendez-vous érotiques, l’envoi discret par la poste de crèmes ou des pompes à virilité, de pilules de cialis, de viagra, ou des dvd pornographiques. J’ai reçu, comme tout un chacun des centaines d’invitations à rectifier les données de comptes bancaires ou de cartes de crédit que je n’ai pas, en réinscrivant en ligne mes données confidentielles civiles et bancaires au profit de prédateurs. Au nom de veuves en pleurs, des hommes d’affaires et notaires africains nous proposent de rapatrier leurs héritages en échange de généreuses commissions sur les millions à transférer sur des comptes européens, mais aussi de frais à payer immédiatement sur les leurs. J’ai reçu des appels à solidarité pour les victimes de catastrophes naturelles en versant des montants d’argent à des organismes de bienfaisance qui n’existent pas, et même une invitation de la Fondation Clinton (celle de l’ancien président des États-unis), à participer, tous frais payés, à un congrès annuel des ONG et organismes humanitaires, en bénéficiant d’un tarif d’inscription privilégié à payer immédiatement en ligne. On y annonçait même la présence de ministres et autres personnalités influentes. Mais le congrès n'existe pas et le nom de la Fondation est usurpé. Ils sont légions, ces soi-disant bienfaiteurs, à vouloir consolider ou alléger nos dettes, à nous proposer des emplois en ligne aussi rémunérateurs qu’inexistants, à tenter de nous attirer dans des pièges à cons. Tous les noms des grandes corporations et institutions internationales connues, y passent à tour de rôle, dont les logos sont recopiés, avec des textes souvent maladroits, pour tenter de nous arnaquer au nom du bonheur ou de notre compassion, en s’adressant à nos désirs, à nos manques ou à notre générosité. Plusieurs, qui sont nombreux en raison de ces envois massifs et répétés, finissent par se laisser prendre.

cancer numérique

Et je n’ai encore parlé que du sommet visible de l’iceberg. Il faudrait mentionner aussi les sites et les courriels des maquereaux qui tentent d’appâter les filles naïves et les enfants dans des réseaux de prédation sexuelle et de prostitution. C’est la cour des miracles du cybermonde latéral. Du marketing usuel à la cybercriminalité, toute la comédie humaine y joue son jeu théâtral le plus cynique, comme dans la vraie vie, mais en pire et en nous rejoignant chez nous, à la table de notre écran d’ordinateur. Et le spam a pris une telle ampleur, bien au-delà des dangers de virus qui récemment encore occupaient les esprits, qu’il y a là de quoi dégoûter toute personne raisonnable de l’internet encore plus que de la réalité. Au fait : ne s’agit-il pas de la même réalité, de la même humanité ? Pourquoi le cybermonde serait-il meilleur que le monde réel ? Comment tant de gens, y compris des intellectuels réputés, ont-ils pu croire à la différence et sanctifier utopiquement le numérique ? Je pense aux utopistes américains de la New Electronic Frontier, aujourd’hui si déçus et dénonciateurs. Pourquoi le virtuel aurait-il pu être un paradis sur terre ? On devra admettre qu’il faut être bien naïf pour croire au paradis, que ce soit, dans le ciel ou dans les ordinateurs. Faut-il accuser les spameurs cyniques ? Ou les bas instincts des victimes ? Au fond, sauf dans les faux appels à générosité, la victime n’a que ce qu’elle mérite. Mais au-delà de ce constat pessimiste, la question se pose : quand les États vont-ils enfin légiférer et mettre fin à cette prolifération de courriels toxiques, qui est devenue un véritable cancer du numérique, et vient se nicher dans nos disques durs individuels ? Cette contamination virale de spam – ou de pourriels, comme on l’appelle significativement en français - coûte extrêmement cher en utilisation des réseaux et des serveurs, en temps-usagers, en lutte, recherche et production d’anti-spams qui demeurent malheureusement encore très imparfaits, soit qu’ils laissent passer un pourcentage important de courriels indésirables, soit qu’ils bloquent des courriels normaux et importants. Il est choquant que ces prédateurs de télémarketing par courriel se servent quasi gratuitement des réseaux numériques publics et privés et des ordinateurs de tout un chacun sans être sanctionnés. L’abus est évident. Le droit et les législations pour y remédier demeurent étrangement absents. Il serait pourtant facile de les formuler et d’identifier et sanctionner les délinquants assez durement pour mettre fin à leur manège. Pourtant, le laxisme numérique atteint la limite de la dysfonction.Qu’attend-on ? Qui, dans les sphères publiques, a intérêt à laisser faire ?

Hervé Fischer

Aucun commentaire: