2009-02-14

Les vieux médias


On ne parle plus, bien sûr, que des nouveaux médias : New Media. J’écris ce blog de la «China New Media Development Zone», dans le district de Daxing, à quarante minutes au sud de Tienanmen Square. Cette zone, créée par le gouvernement, et qui s’étend sur quinze kilomètres, est en plein dévelopement. Il y a beaucoup d’autres zones de ce type en Chine – et le gouvernement central a décidé de privilégier cinq villes, où il investit massivement -, à Beijing même, mais aussi, bien sûr à Shanghai, à Chengdu, à Shenyang, et dans le Sud, sans compter Hong Kong.
Confucius numérique

Il est vrai que la Chine, qui a, la première, inventé l’écriture et l’imprimerie, et qui est aujourd’hui en passe de devenir la première puissance économique du monde, a, cette fois, un peu de retard, quant au développement des nouveaux médias. Pas pour très longtemps. Confucius numérique est en chemin, bientôt en ligne!
Et ailleurs dans le monde, qui ose encore parler des vieux médias? Qui osera encore en faire l’éloge? Beaucoup annoncent que les jours du livre et du journal papier sont comptés. Même le cd serait déjà un vieux média, chacun chargeant de la musique en ligne. On annonce aussi que les blogs vont disparaître, puisque maintenant il vaudrait mieux communiquer sur Facebook et sur Twitter pour être lu. On assite à une sorte d’accélération hystérique. Non seulement tout vire numérique, mais tout migre en ligne. À croire que l’être humain lui-même sera bientôt en ligne pour survivre, et que son simulacre terrestre, le viel être humain que Dieu a fait à sa propre image, mais archaïquement de terre et de poussière, est condamné à disparaître. En d’autres termes, comme dirait aujourd’hui Descartes, je communique, donc je suis. Et il va de soi que je communique en ligne. Donc je suis sur les réseaux numériques – ou je ne suis pas… L’excès est tel, qu’on sera en droit de se demander si nous ne sommes pas victimes d’un mirage, au sens traditionnel du mot : un simulacre du réel, qui nous trompe; un miroir aux alouettes, mais qui apparaît plus proche et plus réel que la réalité. Certes, tout ce qui est nouveau est beau : c’est le slogan que nous récitons aujourd’hui en chœur.
Pourtant, j’oserai sans hésitation affirmer que j’aime mieux lire un livre papier qu’un écran cahodique ou même plasma; que j’aime mieux, dans le métro, ou chez moi en prenant mon café, lire un journal papier qu’un écran d’ordinateur ou de téléphone portable, même si les nouvelles y seraient plus immédiates. On m’objecte : voyez les jeunes d’aujourd’hui : ils n’ouvrent pas de livres, sauf en classe où on les y oblige, ils ne lisent pas les journaux papier, ils sont tous toujours sur l’internet, même et surtout pour jouer. D’ailleurs, comme le rappelle Steve Jobs avec une conviction commerciale primaire : ils ne lisent plus. À l'en croire, on ne lira plus à l’avenir, sauf sur son écran d’iPood. On oublie seulement que le comportement des jeunes ne préfigure pas le comportement qu’ils auront à l’âge adulte. Cela a toujours été ainsi.
Le mirage numérique

Et pourquoi sacrifier à ce mirage, comme si la nouveauté était la panacée universelle? Je trouve plus d'analyse petinente, approfondie, dans les "vieux" journaux et magazines que sur l'internet, qui mise davantage sur l'événementiel spectaculaire. Je passe autant d’heures le nez dans des livres que sur mon écran. C'est la beauté de notre époque. Cela me rend deux fois plus heureux, deux fois plus informé, deux fois plus actif, et deux fois moins bête. Car pour prendre le temps de réfléchir, pour cultiver son intelligence, il ne suffit pas de se faire remplir comme un vase au robinet qui coule à flots de capsules de tout, y compris d’information, voire de citations remarquables. Il ne fait aucun mal de faire une pause dans un livre, dans un article de magazine un peu plus approfondi, voire de regarder un tableau, ou même de méditer devant la nature.
Cet effet de mirage numérique n’est pas sans vertus fascinantes, hypnoptisantes mêmes, mais pourquoi en faire un parti pris qui le transforme en défaut – un mot qu’il faut lire à la lettre – je veux dire : un manque d’attention pour les questions plus complexes. Qui a dit que la pensée juste est dans la vitesse? Pas moi, jamais. C’est Bill Gates, un autre manufacturier.
Les vieux médias ont du bon et je les aime autant que les nouveaux. J’ai besoin d’eux autant que des nouveaux. À l’école, cela devrait être dit et rappelé. Et cette attitude est recommandable pour tout adulte qui veut exercer au mieux ses capacités intellectuelles et ses responsabilités humaines. Les nouveaux médias, en revanche, sont imbattables pour les «utilités».
Je sens que je prends le risque, une fois de plus, de me faire accuser de défendre trop les livres et d’être contre le progrès. Pourtant, que je sache, le numérique est une technologie prodigieuse, mais ce n’est pas encore une religion! Je suis d’ailleurs croyant, depuis vingt cinq ans maintenant! Mais je ne serai jamais intégriste numérique. Ceux qui le sont se montrent enthousiastes, ce qui les rend sympathiques, d’autant plus qu’ils sont inoffensifs, à la différence des fous de dieu; mais j’accepte sans regret qu’ils me traitent de vieux média. Cela ne m’empêche pas, en plus de lire des livres et des journaux, de passer chaque jour des heures en ligne, comme eux.
Hervé Fischer

1 commentaire:

Renaud El Ghozi a dit...

Merci pour cet article qui rappelle les vertus du temps, de la patience et du recul dans notre vie.